Le terroir du point de vue du géomorphologue

L'analyse géomorphologique des terroirs permet de définir différentes unités de terroirs, depuis les méga-terroirs jusqu'aux micro-terroir et apporte une compréhension des différents facteurs naturels et humains qui caractérise leur fonctionnement. Cet outil peut être utilisé lors de l'aménagement des versants, pour conduire la viticulture et au moment des dégustations lors de la réalisation des assemblages.

Suivant l’échelle choisie, le géomorphologue réalise une analyse et un raisonnement de plus en plus fins (Marre et al 2012). Ainsi en prenant l’exemple d’échelles de cartes disponibles facilement dans le commerce, on peut constater :

        A l’échelle du 1/100.000, le géomorphologue étudie l’ensemble d’un vignoble et ses caractéristiques générales. Par exemple, en Champagne, on définit le vignoble de la Montagne de Reims, caractérisé essentiellement par des facteurs géologiques qui donnent la structure du relief. On parle de géomorphologie structurale qui explique le front de cuesta sur lequel la vigne est plantée. On est là à l’échelle d’un méga-terroir.


        A l’échelle du 1/50.000, le géomorphologue étudie un versant d’un vignoble. Les formes du versant sont de taille plus réduite et leurs explications sont à chercher dans les dynamiques héritées des dernières périodes climatiques du Quaternaire. On parle de géomorphologie climatique qui explique les caractéristiques des méso-terroirs.


        A l’échelle du 1/10.000, le géomorphologue étudie une partie d’un versant de vignoble. Les formes de terrain analysées sont peuvent être centimétriques et leur genèse doit être cherchée dans la dynamique climatique actuelle (années pluvieuses, années sèches, etc.). On parle de géomorphologie dynamique ; elle explique les caractéristiques des micro-terroirs.


        1. L’ETUDE DES MEGA-TERROIRS : LE ROLE DE LA GEOMORPHOLOGIE STRUCTURALE

        1. L’ETUDE DES MEGA-TERROIRS : LE ROLE DE LA GEOMORPHOLOGIE STRUCTURALE

        L’exemple donné par la figure 1 montre le paysage du vignoble de Verzenay, installé sur le versant nord de la Montagne de Reims. Comme le montre la figure 1A le versant peut être divisé en plusieurs parties :

        Au sommet, une corniche suivie par un versant couvert de forêts.

        Ce versant vient se poser sur un replat sur lequel est installé le phare de Verzenay et le musée de la vigne.

        Il se prolonge par une longue concavité qui domine la vallée de la Vesle, non visible sur la photo, et qui porte le vignoble.La figure 1B montre que chacune de ces parties correspond à une lithologie différente :

            La partie supérieure correspond aux formations du Tertiaire qui présentent au sommet un niveau calcaire résistant responsable de la corniche et des sables et argiles responsables du versant forestier.

            Le replat correspond au sommet de la craie sur laquelle repose un niveau gréseux résistant.

            Le long versant concave est dessiné dans la craie, roche cohérente mais peu résistante. C’est elle qui porte le vignoble.


            La géomorphologie structurale explique les caractéristiques de ce vignoble installé sur le front de la cuesta de la Côte de l’Île de France qui donne au vignoble une position de coteau ce qui lui permet de bénéficier d’un maximum d’énergie solaire nécessaire à la maturation des raisins. De plus, la vigne est plantée sur la craie, roche favorable à la viticulture car elle est calcaire et poreuse. Lors des saisons humides, l’eau des précipitations s’infiltre facilement et constitue une nappe abondante en profondeur. Lors des saisons sèches, l’eau remonte par capillarité et alimente la vigne qui ne connaît donc pas de stress hydrique trop important.

             

            Ces caractéristiques se retrouvent sur l’ensemble des versants qui ceinturent la Montagne de Reims et qui définissent ce vignoble de front de cuesta bénéficiant de la craie, roche particulièrement favorable à la viticulture. Il s’agit bien d’un méga-terroir. C’est ainsi qu’en Champagne on distingue : (a) le vignoble marnais sur la Côte de l’Île de France et ses prolongements dans la vallée de la Marne, (b) le vignoble aubois sur la Côte du Barrois, et (c) le vignoble du Vitryat sur la Côte de Champagne. 


            2. L’ETUDE DES MESO-TERROIRS : LE ROLE DE LA GEOMORPHIE CLIMATIQUE

            2. L’ETUDE DES MESO-TERROIRS : LE ROLE DE LA GEOMORPHIE CLIMATIQUE

            Dans un deuxième exemple pris sur la commune des Riceys, on retrouve une autre cuesta, celle de la Côte des Bar. Cependant, les formes du terrain ne correspondent pas aux données structurales.


            La figure 2A, montre que les versants de ce vallon affluant de la vallée de la Laignes présentent une convexité sommitale suivie par une forme rectiligne. Or la coupe géologique (Fig. 2B) montre que le versant est taillé dans des formations du Kimméridgien supérieur où alternent des bancs calcaires avec des argiles et est couronné par une couche de calcaire massif du Barrois épaisse d’une vingtaine de mètres. Avec une telle stratigraphie, on aurait pu attendre une corniche sommitale due aux calcaires du Barrois et une succession de replats dus aux bancs calcaires du Kimméridgien. Or il n’en est rien. Le versant est rectiligne.


            Lors d’une replantation de vignes, plusieurs fosses ont été effectuées. On a pu y observer deux formations superficielles superposées et séparées par un niveau argileux.


            Ces formations superficielles sont constituées par des fragments issus des calcaires du Barrois et répartis sur l’ensemble du versant. Elles sont nées lors des périodes froides du Quaternaire, époque, pendant laquelle, les nombreuses alternances gel/dégel produisaient en abondance de tels fragments. Il y a deux formations. La formation inférieure est de type « coulée boueuse » ; elle comporte une forte proportion d’argile enveloppant les fragments calcaires disposés en vrac et a une faible porosité. La formation supérieure est de type « grèzes litées » ; elle comporte une alternance de lits de fragments calcaires et de lits plus fins et a une plus forte porosité (Kossura, 1995).



            Ces deux types de formation correspondent à deux types de climat et à deux périodes froides.

            Aujourd’hui, ces formations et la forme de versant correspondante sont héritées. Comme le montre la figure 4, ces formations, épaisses de plusieurs mètres, provoquent des circulations des eaux en fonction des deux porosités observées et constituent une réserve hydrique tout au long du versant. Les racines de la vigne plantée sur ces versants, bénéficient de la réserve hydrique de ces formations qui limite le risque d’un stress hydrique trop fort. 

            A cette échelle, les caractéristiques de ces versants donnent des conditions particulièrement favorables à la viticulture et constituent des méso-terroirs dont l’existence est reconnue à travers les vingt petites régions viticoles du CIVC (Doledec, 1995).



            3. L’ETUDE DES MICRO-TERROIRS : LE ROLE DE LA GEOMORPHIE DYNAMIQUE

            Les micro-terroirs sont définis à l’échelle communale voire même de la parcelle. Ils sont caractérisés par le fonctionnement actuel de processus géomorphologiques qui fragilisent la stabilité des versants provoquent des risques naturels (Laville et al, 1996). Ils présentent des formes de terrain de tailles réduites (décamétriques, métriques, voire centimétriques) auxquelles sont associées des formations superficielles particulières (Marre et al, 1997). Ils sont visibles dans le paysage grâce aux modifications des formes de terrain et/ou des façons culturales (Combaud et al, 2011).

             

            Le vignoble champenois est à classer parmi les vignobles septentrionaux qui sont toujours localisés sur des versants, position topographique qui favorise la géomorphologie dynamique. Les deux exemples des mouvements de terrain et des ruissellements permettent, dans ce texte, de caractériser ces micro-terroirs.


            3.1.	LES MOUVEMENTS DE TERRAIN : LE CAS DU GLISSEMENT DE BOURSAULT

            3.1. LES MOUVEMENTS DE TERRAIN : LE CAS DU GLISSEMENT DE BOURSAULT

            Le vignoble champenois marnais est affecté par de nombreux mouvements de terrain, (Guérémy et al, 1991 ; Bollot, 2014 ; Bollot et al, 2012,). Pour les vignerons, ce processus géomorphologique est tout d’abord responsable de dégâts, mais il crée aussi des micro-terroirs qui accentuent la variété des coteaux.


            En effet, une masse glissée, une coulée boueuse n’ont pas les mêmes caractéristiques que le versant originel car la lithologie est modifiée. Elle présente une cohérence, une plasticité et une perméabilité des roches nouvelles. Les méthodes culturales viticoles peuvent être affectées. L’aménagement des coteaux doit les prendre en compte.


            On peut citer, en exemple, le glissement de Boursault déclenché en novembre 2000 et ayant affecté 7 ha de vignoble (Marre et al, 2002). Il commence en amont-versant par un glissement qui a perturbé la forêt et se prolonge par une coulée qui a modifié la topographie et la circulation des eaux du vignoble en créant des bourrelets qui avançaient au-dessus des parcelles inférieures (Fig. 5A). La cartographie géomorphologique (Fig. 5B) montre d’une part, qu’il ne s’agit pas d’un phénomène isolé, et d’autre part, que ce processus a affecté les versants de la Marne pendant tout le Quaternaire.


            On voit ainsi apparaître des micro-terroirs en fonction de la présence ou pas de mouvements de terrain et en fonction de l’âge (et donc de la stabilité) de ces formes. Sur la carte, les couleurs foncées mettent en avant des micro-terroirs où l’instabilité est plus forte et où la prudence doit être plus grande. On délimite ainsi des micro-terroirs dans lesquels on évalue les risques d’instabilité. On doit alors adopter des méthodes de viticulture (gestion des eaux, des valeurs des pentes, etc.) qui ne soient pas susceptibles de déclencher des mouvements de terrain.


            Cette connaissance du processus et de sa localisation est donc indispensable pour mener une viticulture sans risques, car une méthode culturale bonne pour une parcelle stable peut être catastrophique sur une autre affectée d’instabilité. (Bollot et Garcia, 2015a et 2015b).


            3.2.	LES RUISSELLEMENTS

            3.2. LES RUISSELLEMENTS

            Les processus de ruissellements sont bien connus dans les vignobles de coteaux et, de tout temps, les vignerons ont remonté la terre des versants dans des hottes portées sur le dos (Buvry, 2005,). Ces processus sont responsables d’entailles sur les coteaux et d’engravements en bas des pentes (Fig. 6). Afin de mieux connaître ce processus, de nombreuses études ont été réalisées en Champagne ainsi qu’en Bourgogne (Ballif, 1994 et 1999, Marre, 1995, Lombart, 1997, Lombart et al, 1997, Brenot et al. 2008).


            Deux méthodes d’études ont été utilisées : une méthode quantitative avec des mesures faites sur des parcelles témoins et une méthode qualitative avec une cartographie diachronique des formes d’érosion observées sur le terrain (Fig. 7).

             

            La méthode quantitative a été mise en place sur plusieurs sites (Lombart, 1997 ; Ballif,1994 et 1999). Grâce à des parcelles équipées, (Fig. 7B) elle permet de connaître le fonctionnement de ce processus et d’estimer les quantités de matières solides exportées.


            On observe ainsi que la dégradation spécifique (quantité de matériaux exportés) peut atteindre des valeurs de 4000t/ha/an, lors du violent orage. Cela explique les dégâts observés dans le vignoble, mais, donne des résultats valables sur quelques parcelles, difficiles à extrapoler à tout un terroir. La méthode cartographique qualitative (Marre et al., 1995 et 1996, Lombart, 1997 ; Sebbab , 2000) permet de collecter des informations sur un ensemble de parcelles.(Fig. 7A). On délimite ainsi des micro-terroirs dans lesquels des méthodes culturales comme l’enherbement peuvent être préconisé.


            Par Alain Marre, Professeur Emérite, Université de Reims, 51100 Reims





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