La Champagne fait son bilan (carbone)

Depuis 20 ans, la filière champagne développe une démarche soutenue et efficace de réduction de son empreinte carbone. L’objectif est de diviser par 4 les émissions de carbone d’ici 2050. Sans démagogie.

On ne va pas se voiler la face : la Champagne est une filière viticole avec une importante empreinte carbone. Sa situation septentrionale, son procédé d’élaboration complexe, nécessitent plus d’intrants, plus de travail, plus d’énergie. Qui se contente de jeter l’opprobre n’a toutefois qu’une vision très sommaire du problème. Pour preuve, un exemple : le transport est un poste conséquent (plus du quart des émissions de carbone, dont 10% pour le seul fret), mais doit-on se lamenter que le champagne soit l’un des vins toujours plus exportés, dans des pays toujours plus lointains, contribuant à faire rayonner urbi et orbi l’art de vivre à la française ?


50 ans de mobilisation

Le constat étant fait, la filière champenoise ne se contente pas d’observer sans bouger. Elle s’est mobilisée très tôt. Pour mémo, les premières prises de conscience internationales du problème de l’environnement datent du milieu des années 70 : conférence mondiale sur le climat à Genève en 1979, rapport Brutland « Développement durable » à l’ONU en 1987, sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992, etc. En parallèle, en Champagne, les première recherches sur l’enherbement des vignes datent des années 70 puis se sont accélérées à partir de 1985.

Dans le même temps, la profession a commencé à prendre conscience des dangers du ruissellement et de l’érosion et à investir massivement dans les réseaux d’aménagement du vignoble : un tiers des zones sensibles à l’érosion traitées fin des années 90, la moitié à la fin des années 2000 pour plus de 70 M€ investis.

Le premier guide pratique de la fertilisation raisonnée a vu le jour en 1990, et dans la décennie 2000, les quantités d’azote et de magnésie ont été divisées par deux, celles de potasse par 4 et celles de phosphates par 10.


Le bilan carbone du champagne

Mais il fallait aller plus loin et mesurer, dans son ensemble, l’empreinte sur l’environnement de l’élaboration du champagne. Dès 2003, la Champagne « prend le taureau par les cornes ». Elle est la première filière viticole au monde à établir son bilan carbone, qui lui permet de mesurer précisément les postes d’émission les plus importants. Les résultats sont intéressants :

– 25 à 30% des émissions sont le fait des transports : fret amont/aval, transport des personnes (employés, professionnels, visiteurs, etc.). A l’avenir, il est probable que les postes Carburant, Emballages d’expédition, ou Oenotourisme poursuivent leur progression – indicateurs de la réussite économique de la région. En revanche, on assiste à une stabilisation ou une diminution des déplacements des employés ou des déplacements professionnels, et les nouvelles technologies permettront encore des améliorations.

– 15 à 20% de l’empreinte carbone provient de la culture de la vigne et de l’élaboration des vins. Une bonne partie des efforts ont été réalisés et continuent d’être réalisés sur ce poste : réduction pour moitié des matières fertilisantes et pesticides en quinze ans ; traitement de 100 % des effluents viticoles ; valorisation de 90% des déchets. Avec la progression de l’enherbement des parcelles, la mise en place d’un nouveau référentiel technique de viticulture durable et les progrès à chaque échelon de la filière, il reste encore des points de progression dans les prochaines années.

– Enfin, le reste soit plus de la moitié du bilan carbone sont le fait des achats et amortissements : 33% pour les emballages et packagings, 9% pour les intrants, 9% pour les immobilisations (bâtiments, cuveries, parc informatique…), 4% pour la distillation des sous-produits et 1% pour les déchets. L’emballage apparaît clairement comme le premier poste. Après 5 années d’expérimentations avec les verriers, la Champagne a réussi à passer en 2010 d’une bouteille de 900 g à 835 g. Cette réduction de 7% du poids de la bouteille se traduit par une réduction de 8000 tonnes de CO2 par an (l’équivalent d’un parc de 4000 véhicules). D’autres projets de recherche sont en cours, notamment sur des modèles « d’économie circulaire » favorisant les ressources renouvelables, les opérateurs régionaux, et valorisant encore davantage les flux sortants (sous-produits, déchets).


Clairement, l’essentiel de l’empreinte carbone dépend d’activités connexes à la pure élaboration du champagne. C’est pourquoi, la filière s’est réunie à plusieurs reprises pour de grandes journées de réflexion. Vignerons, négociants, transporteurs, etc. mais aussi tous les prestataires qui gravitent autour de la filière (fournisseurs d’énergie, agence de gestion de l’eau, entrepreneurs de bâtiments et travaux publics, offices du tourisme, etc.) ont réfléchi ensemble et fait germer des milliers d’idées pour diminuer l’impact carbone de leur activité.

Une fois sélectionnées, triées, ces pistes d’amélioration permettront d’élaborer la nouvelle feuille de route de la filière. L’objectif est affiché. Il est ambitieux mais réaliste. La filière Champagne a diminué de 15% l’empreinte carbone par bouteille entre 2003 et 2013. Aujourd’hui, elle vise à réduire ses émissions de 25% à 2020, 50% à 2035 et 75% à 2050.

Par Joëlle Weiss, oenologue, journaliste-correspondant champagne


Illustrations ©CIVC
1- Aménagement hydrolique des coteaux pour lutter contre le ruissellement et l’érosion (50 % des zones sensibles aujourd’hui protégées).
2- Un réseau de 46 stations météo pour d’évaluer au plus juste les risques de maladies.
3- 15 000 ha protégés par la technique biologique de confusion sexuelle, en lieu de traitements insecticides
4- Une bouteille allégée de 65 grammes, soit une réduction de 8 000 tonnes de CO2 par an.


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